Pourquoi les Français dévorent plus d’œufs malgré la pénurie explosive
Une consommation d’œufs en forte hausse malgré la pénurie
Les rayons des supermarchés se vident régulièrement, mais la consommation d’œufs continue d’augmenter. Selon le Comité national pour la promotion de l’œuf (CNPO), chaque Français aurait consommé en moyenne 235 œufs en 2025, contre 226 en 2024. Cet engouement pour cette source de protéines bon marché et facile à cuisiner ne passe pas inaperçu. Depuis plusieurs mois, les ruptures d’approvisionnement se multiplient, aussi bien dans les petits magasins que dans les grandes surfaces. La semaine dernière encore, un manque d’œufs a touché toutes les enseignes.
Ce phénomène s’explique par une production fragilisée par des crises sanitaires successives, mais aussi par une demande en constante augmentation. Pour mieux comprendre les raisons de cet engouement et ses implications pour la santé, nous avons interrogé Marie-Christine Boutron-Ruault, gastro-entérologue et nutritionniste, directrice de recherche émérite à l’Inserm.
Les raisons de l’attrait pour l’œuf
Selon la spécialiste, l’un des principaux facteurs est économique : l’œuf est une source de protéines bien moins coûteuse que la viande, le poisson ou la volaille. Par ailleurs, la popularité croissante des régimes végétariens où les œufs sont autorisés contribue aussi à leur consommation. Enfin, certains groupes comme les sportifs ont intégré l’œuf à leur alimentation hyperprotéinée, appréciant sa facilité de consommation et la qualité de ses protéines, complètes et faciles à assimiler.
Les bénéfices nutritionnels de l’œuf
Un œuf fournit principalement des protéines essentielles au bon fonctionnement de l’organisme, notamment pour les muscles, les tendons, les articulations et l’immunité. Ces protéines se trouvent surtout dans le blanc, qui contient aussi des vitamines du groupe B, en particulier la vitamine B12, cruciale pour la formation des globules rouges et le système nerveux. Le jaune, quant à lui, renferme des lipides, des vitamines liposolubles (A, D, E, K) et divers minéraux. Certaines filières, comme Bleu-Blanc-Cœur, enrichissent l’alimentation des poules en graines riches en oméga-3, augmentant ainsi la teneur en acides gras polyinsaturés des œufs.
Une croyance dépassée : l’œuf et le cholestérol
Longtemps, l’œuf a été accusé d’être mauvais pour le cholestérol. Cette croyance a été largement surestimée. La majorité du cholestérol sanguin est en réalité produite par notre organisme, de façon endogène. Bien que l’œuf en contienne, la part apportée par la nourriture reste mineure. Les profils génétiques de certains individus, dits « usines à cholestérol », rendent leur organisme plus sensible à leur consommation.
L’essentiel du cholestérol sanguin est fabriqué par l’organisme lui-même
Marie-Christine Boutron-Ruault
Un aliment complet, mais pas parfait
La spécialiste explique que l’œuf est un aliment assez complet car il apporte plusieurs nutriments essentiels. Cependant, il ne peut pas couvrir tous nos besoins en vitamines et minéraux. Sa teneur en fer, calcium ou magnésium reste limitée. Il est donc important de varier son alimentation en intégrant d’autres aliments, notamment végétaux. Se limiter à l’œuf en permanence peut déséquilibrer notre régime alimentaire.
Les besoins en protéines : réalité ou mythe ?
Dans les salles de sport et sur les réseaux sociaux, la tendance à consommer beaucoup de protéines est très présente. Pourtant, nos besoins réels sont souvent largement dépassés. Les protéines sont indispensables, mais leur rôle est aujourd’hui souvent exagéré. Manger plus d’œufs, donc plus de protéines, peut aider à gagner du muscle, à condition d’avoir une activité physique adaptée. Au-delà d’un certain seuil, l’organisme n’en tire aucun bénéfice supplémentaire. Cette surconsommation trouve ses racines dans l’après-Seconde Guerre Mondiale, période de privation, mais elle peut aujourd’hui conduire à une forme d’orthorexie, surtout avec la montée en puissance des réseaux sociaux.
Les risques liés à une consommation excessive
Consommer trop d’œufs peut entraîner un déséquilibre alimentaire. Par exemple, cela peut remplacer d’autres aliments essentiels comme le poisson, recommandé deux fois par semaine. La consommation excessive d’œufs peut aussi poser des problèmes d’allergie ou de tolérance, avec des réactions immunitaires pouvant causer des troubles digestifs graves. Certaines personnes souffrant de troubles de la vésicule biliaire ont également du mal à tolérer des apports concentrés en lipides et protéines.
C’est un aliment assez complet, mais il n’est certainement pas parfait car il ne se suffit pas à lui tout seul
Marie-Christine Boutron-Ruault
Quelle quantité d’œufs est recommandée ?
Les recommandations actuelles suggèrent de consommer 2 à 3 œufs par semaine dans le cadre d’une alimentation équilibrée. Toutefois, le corps humain peut s’adapter. Il est préférable d’en manger tous les jours plutôt que de manquer de protéines animales. Consommer entre 5 et 12 œufs par jour, comme certains adeptes de musculation, est considéré comme excessif et inutile pour la majorité des personnes. Pour la cuisson, privilégiez les méthodes sans ajout de matières grasses, comme les œufs pochés ou à la coque. Il est aussi conseillé de les consommer plutôt en début de journée, pour le petit déjeuner ou le déjeuner, afin de favoriser une digestion plus aisée et éviter d’altérer la qualité du sommeil.
Que faire en période de pénurie ?
En cas de pénurie, il est tout à fait possible de s’en passer. D’autres aliments riches en protéines peuvent les remplacer, comme le poisson, la volaille ou les légumineuses. Certaines alternatives techniques existent aussi, comme l’eau de pois chiche, utilisée dans la pâtisserie pour remplacer l’œuf. La pénurie rappelle que les œufs occupent une place importante dans nos habitudes alimentaires, mais qu’il est essentiel de varier et de modérer leur consommation. L’œuf reste un aliment pratique et efficace, mais il doit être abordé avec modération et diversité.
